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En novembre 2006, une série de décès avait frappé le cinéma avec les disparitions rapprochées de MM. Francis Girod, Robert Altman et Philippe Noiret. Le mois dernier,
le 7ème art fut de nouveau frappé d’un semblable et macabre enchaînement avec les morts de MM. Michelangelo Antonioni, Ingmar Bergman et Michel Serrault. Krissolo, mon cher
avatar, n’était pas réapparu alors mais je souhaite maintenant, en commençant ce post, leur rendre un modeste et admiratif hommage, à tous les trois. Pourquoi, plus d’un mois après
leurs décès, revenir sur ces faits si tristes ? Tout simplement parce qu’en amateur de cinéma depuis mes 13 ans, ils ont tout trois influencé ma cinéphilie. Et aussi parce que la loi des
séries semble avoir encore frappé ces derniers jours en emportant, cette fois, deux des intellectuels français les plus novateurs et les plus dérangeants de ces
30 ou 40 dernières années, j’ai nommé MM. Jean François Bizot et André Gorz.
Ils n’étaient pas de la même génération. Le 1er avait fait Mai 68 et en était sorti sans jamais devenir un de ces pontes bien pensants et aux émoluments rebondis que notre « omniprésident » dénonce avec autant de virulence que de stratégie politicienne. Le 2nd avait été résistant et s’en était sorti, tout court, quand tant d’autres y étaient restés, à jamais. Et je ne parle pas ici seulement de Guy Moquet, devenu à sa mémoire défendante, une star posthume d’un sarkosisme déjà vacillant …
Ils n’étaient pas de la même génération, donc,
mais ils étaient habités tous les deux par des valeurs qui me touchent au plus profond, l’honnêteté, la sincérité, la lucidité. Ils sont tous les deux morts comme ils ont vécu, debout.
Jean-François Bizot avait décidé en 1970, avec une bande de copains dont faisait alors partie un certain Bernard Kouchner, de transformer Actuel, une publication née fin 68, en un
journal underground. Avec Hara Kiri, et à un degré moindre Libération, ce magazine fut l’emblème de ce qui fut appelé à l’époque la « contre culture ». Une culture construite
sur les ruines de celle morte au quartier latin et qui exaltait autant la liberté sexuelle que l’utopie, les nouvelles technologies ou l’écologie, de nouvelles valeurs.
En 1981, dans le même esprit que son magazine, il profita de la liberté des ondes
mitterrandienne pour fonder Radio Nova. Là encore le succès fut au rendez-vous-même si, dans les deux cas, il lui fut beaucoup
– et parfois à juste titre - reproché un certain parisianisme.
André Gorz, né à Vienne en février 1923 sous le nom de Gerard Horst,
aura aussi fondé un hebdomadaire, en 1964. Et cette publication, le Nouvel Observateur, deviendra très vite et restera pendant plusieurs décennies l’hebdomadaire de référence de la
gauche dite « de gouvernement ». Soyez en certains chers lecteurs, fonder un hebdomadaire ouvertement classé à gauche, mais non communiste, dans les années 60 - soit en pleine apogée de la guerre
froide et en pleine hégémonie du PCF - cela relevait d’un courage certain, si ce n’est d’un courage certain. Mais l’homme n’en manquait pas, lui qui
une vingtaine d’années plus tôt, s’était engagé dans la Résistance. Comme il ne manquait pas d’une vision politique forte. Considéré comme un penseur de l’écologie politique et de
l’anticapitalisme il a également tout au long de sa vie beaucoup publié, étant notamment un des premiers à rapprocher les deux
concepts, et les deux réalités, que sont l’écologie et la politique.
Jean-François Bizot s’est éteint le 08 septembre dernier, à 63 ans à peine, « des suites d’une longue maladie », comme il était coutume de dire autrefois. Mais cet enrobage bien pensant d’une
cruelle réalité ne lui aurait pas plu. Disons le tout net, il est mort d’un cancer. Il l’avait d’ailleurs apprivoisé ou, du moins, il avait pris du
recul par rapport à cette maladie. Au point de lui donner un surnom, Jack, et d’en parler à livre, à cœur ouvert dans un ouvrage
édité en 2003 chez la prestigieuse maison Grasset : « Un moment de faiblesse ».
André Gorz lui, à 84 ans, a décidé ce lundi de se donner la mort. Depuis les années 90, il avait pris sa retraite, s’était retiré de la vie parisienne et vivait avec son épouse dans la région de Troyes. Il s’est suicidé, donc, en compagnie de son épouse. Lui aussi avait décidé de parler de cette hypothèse dans son dernier livre car vivant un amour fusionnel avec sa femme il avait sans fausse pudeur évoqué l’insurmontable difficulté qu’aurait l’autre à survivre une fois sa moitié disparue.
Cancer, suicide, deux mots tabous,
deux tabous que tous les deux ont décidé d’affronter, en pleine lumière. Peu nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, me paraissent pouvoir prendre le relai. Paix
à leurs âmes.
Photo Béatrice Grange (2002).